Retour d'exposition Biennale Nemo au 104 : une biennale d'art numérique ou un feed tiktok ?
Derrière cette accroche provocatrice se cache une réelle incompréhension, voire une déception, face aux choix artistiques de la Biennale Nemo 2025. De mon entrée dans le lieu, pleine d’espoir et curieuxe de découvrir cet événement dont on me disait beaucoup de bien, à ma sortie après une visite guidée par le commissaire lui-même, le sentiment est celui d’une désillusion vertigineuse.
Le thème de cette édition, "Les Illusions retrouvées, promettait une vision plus positive, de nouvelles utopies à l’ère numérique et l’exploration de futurs possibles. Déployée au 104 et dans 24 autres lieux d’Île-de-France, la manifestation propose un large éventail de médiums: impression 3D, lithophanie, métiers Jacquard, et bien sûr, IA générative. Pourtant, le visiteur ressort surtout submergé par des images générées par IA qui n’ont guère plus de sens que celles inondant quotidiennement nos réseaux sociaux.
La (sur)représentation de l'IA, soulève, pour moi, énormément de réflexions sur l'état de l'art numérique actuel, surtout dans le contexte d'une manifestation de cette envergure. Je ne me considère pourtant pas comme anti-IA primaire, mais je me questionne, comme beaucoup de gens, sur l'impact de cette technologie sur le monde de l'art, du vivant, des sciences. Je ne souhaite cependant pas tomber dans un rejet complet ou une acceptation aveugle. J'ai donc noté les interrogations qui me sont venu lors de mes déambulations afin que l'on puisse peut-être réfléchir à tout cela loin de l'effet de mode.
Boîte noire et trompe l’œil des médiums
Le premier point de tension, et sans doute le plus problématique pour une institution culturelle, réside dans l’absence de médiation et de pédagogie autour de l’outil IA. L’IA générative est une technologie opaque, complexe, soumise à des biais structurels et détenue par quelques entreprises disposant des infrastructures colossales nécessaires à son entraînement (bien qu'il existe de rares labos indépendants). Pourtant, la Biennale Nemo 2025 la traite comme un médium magique, occultant systématiquement les processus de création au profit du seul résultat visuel. Cette opacité devient problématique lorsque les techniques utilisées en parallèle de l’IA brouillent les pistes sur la réalité du travail artistique.
En ne précisant pas la nature exacte de l’intervention humaine, l’exposition induit le public en erreur. On retrouve ce glissement dans Augures (II) de Thomas Garnier. L’artiste utilise une technique noble, la lithophanie (ici réalisée grâce à de l’impression 3D), pour présenter des images générées. Pourtant, aucune information ne sera donnée sur le modèle utilisé (y compris sur le site de l’artiste, où seul un moodboard partiel est visible).
De même, l’œuvre I see it, so you don't have to de Cecilie Waagner Falkenstrøm cherche à dénoncer les conditions de vie, matérielles et psychiques, des data labelers (ces travailleurs de l’ombre qui annotent les données pour l’IA). Le paradoxe est saisissant : l’œuvre critique les coulisses de l’IA tout en utilisant... une IA pour générer le visuel qui sera ensuite tissé sur un métier Jacquard, outil historique et prestigieux.
Ce décalage entre un support coûteux, une méthode noble (tissage, litophanie..) et un contenu généré par un outil de contrôle standardisé pose question. En ne nommant pas les modèles, en ne montrant pas les prompts ni les itérations, la biennale rate sa mission d’éducation. Dans un contexte où le discours dominant tend à surfinancer l’IA au détriment des services publics, une institution culturelle se doit d’armer son public d’un regard critique, pas de l’éblouir avec une boîte noire.
Imaginaires imposés : une utopie à sens unique
Dans la même continuité, le titre de la manifestation, Les Illusions retrouvées : Nouvelles utopies, résonne comme un ironique aveu d’échec. Où se trouve l’utopie ici ? Le Solar Punk, la frugalité ou le low-tech, concepts pourtant essentiels pour imaginer des futurs désirables et soutenables, sont totalement absents de la Biennale. Ces approches, qui obligent à penser la limite et la décroissance en remettant en question notre confort, ne semblent ici pas assez impressionnantes pour être mises en avant.
À la place, on nous propose une adhésion aveugle à un progrès technologique sans recul. Le chapitre Un Monde Nouveau illustre parfaitement cette dérive. Les deux travaux de Markos Kay, Nature Portals et Voices In The Machine, proposent des vidéos générées représentant respectivement des humains du futur et une nature nouvelle (cette dernière devenant même l’affiche de la manifestation). Mais quelle est cette nature ? Une simulation lisse, aseptisée, générée par des algorithmes nourris de nos propres biais.
Ce vertige face à une technologie toute-puissante n’est pas sans rappeler un précédent historique troublant : le mouvement futuriste du début du XXe siècle. Menés par Marinetti, les futuristes célébraient la vitesse, la machine, la violence et le mépris du passé, promettant un futur industriel radieux. On sait aujourd’hui où cette idéologie les a menés : à une adhésion aveugle au fascisme italien. À force d’esthétiser la puissance technique sans la soumettre à aucune éthique, ils ont ouvert leur art à Mussolini et à son idéologie fasciste.
Le parallèle avec l’engouement actuel pour l’IA semble presque naturel. Comme les futuristes, nous sommes invités à célébrer la vitesse de la génération par IA, la puissance des algorithmes et le mépris pour les méthodes traditionnelles, le tout sous couvert du vernis "progrès". Mais où est la critique ? Où est le temps de maturation d'une réflexion ? En exposant l’IA comme une puissance établie et inévitable, sans jamais interroger ses propriétaires (et leurs intérêts économiques et idéologiques), ses biais ou son usage potentiel par les appareils de contrôle, la Biennale Nemo ne reproduit-elle pas, à son échelle, cette dangereuse fascination ? Ce que le futurisme nous apprend, c’est que l’esthétisation de la technique décorrélée de l’humanisme finit par servir des pouvoirs autoritaires. En ce sens, l'utilisation de l'IA légitime une esthétique technofasciste.
Finalement, en plus de mettre au second plan la démarche artistique, l’IA propose une vision normée. Cette exposition démontre les limites de penser l’utopie avec des propositions fun et pop qui ne remettent pas en question notre monde actuel. Ce dont souffre cette biennale, c’est d’un manque cruel de diversité dans les futurs imaginés.
Vers une industrialisation de la production artistique
En dernier point, il faut interroger ce que cette exposition révèle du rapport entre l’artiste et la production. Dans notre environnement capitaliste actuel, l’IA permet de retirer une variable aléatoire et couteuse : l’artiste, avec ses doutes et son temps de réflexion, pour permettre une production effrénée. Ce phénomène se cristallise dans la nécromancie numérique observée tout au long du parcours. Des figures comme Molière, Margaret Cavendish ou Marilyn Monroe sont sorties de leurs tombes pour reproduire leur style et leur image prestigieuse. On les fait revivre sans leur consentement, pour leur faire dire et faire tout et n’importe quoi, souvent avec l’argument d’autorité que "tout ceci est basé sur leurs écrits". Cependant, pervertir leur propos pour servir un spectacle technologique n’est pas un hommage, c’est une instrumentalisation.
Au-delà de la prouesse technique, ne reste-t-on pas bloqués dans un imaginaire ? Comment se renouveler réellement quand tout ce que l'on fait, c'est recycler des figures anciennes, qui ont eu leur pertinence au moment de leur émergence, mais qui ne veulent plus rien dire si ce n'est la référence, la pop culture, le « j'ai la ref » ? Est-ce ça qu'on veut pour l’art ? Des tableaux de la Renaissance en train de chanter du Queen et du AC/DC, ou une réflexion sur les problématiques que nous avons nous-mêmes aujourd’hui ?
Prenons l’exemple du costume de L’Astrologue, conçu dans le cadre d’une pièce inachevée de Molière. La muséographie met en avant le travail des couturières du théâtre Molière-Sorbonne, qualifiant implicitement la démarche de collaboration entre IA et artisan.e.s. On met en valeur ce que l’IA ne peut pas encore faire (la couture fine), tout en minimisant le fait que la conception du design a été déléguée à un algorithme. Cette division du travail est révélatrice : à l’humain la tâche d’exécution laborieuse, à la machine le prétendu privilège de la conception. Or, déléguer le travail d’imagination à un algorithme, c’est accepter que notre vision du futur ne soit plus qu’une moyenne statistique de données passées. C’est la victoire du capitalisme : l’artiste devient un opérateur de production, et l’œuvre un contenu standardisé.
La Biennale Nemo n’est pas n’importe quelle biennale. Prenant place dans une ville mondiale et ayant pour mission de présenter un art numérique émergent et en rapide mutation, elle tient une place de prestige et d’influence dans le milieu. Se précipiter sur cette forme de création sans l’introduire et sans en être critique n’est pas neutre.
Tout comme le futurisme au début du XXe siècle a accompagné le fascisme en célébrant la technique seule, l’IA-art tel qu’il est présenté ici suit une trajectoire inquiétante. En validant des outils de contrôle, en imposant des imaginaires uniques et en nous proposant l’industrialisation de la création, cette édition rate l’occasion d’être un lieu de résistance ou tout du moins de réflexion. L’utopie numérique ne se trouve pas dans la capacité à générer toutes les idées qui nous viennent en tête, ni à faire parler les morts. Elle réside dans la capacité à reprendre la main : sur les outils, sur les données, et surtout, sur le temps de la pensée. Tant que l’art numérique acceptera de se soumettre aux logiques de production de l’industrie tech, des GAFAM sans les critiquer, il ne sera pas un vecteur d’émancipation, mais le symptôme de notre aliénation.
Liens intéressants :
Site de la Biennale Nemo 2025 avec le détails des oeuvres et les sites des artistes : https://www.biennalenemo.fr/event/les-illusions-retrouvees/
Série de vidéo par Ben Hoerman sur les esthétiques du fascisme (en anglais) : https://youtu.be/bxXIVt83hI0?si=goyN8L_eY7SbA5f0
